Reprise hypothétique en 2027 après la récession de 2026
L’aggravation du ralentissement économique en 2026 provient principalement de facteurs d'offre et touche les secteurs les plus importants de l’économie. La production d'hydrocarbures poursuit son recul: la production combinée de pétrole et de gaz, qui culminait à 59 millions de mètres cubes par jour, il y a une décennie, s’établit désormais autour de 31 millions, dont entre 26 et 28 millions de gaz naturel. Étant donné que les méga-gisements du sud sont en déclin, sans qu'aucun autre ne vienne les remplacer et que le seul nouveau gisement d'envergure, Mayaya, ne devrait pas entrer en production avant 2027, le secteur manque de levier de soutien et reste le principal frein à la croissance. La construction est le deuxième point de fragilité. Selon les dernières données disponibles, il s’agit du secteur le moins performant, avec une baisse à deux chiffres sur un an, reflétant la paralysie des projets publics et privés sous l’effet du manque de financement et de l'incertitude. L'industrie fonctionne en dessous de sa capacité, freinée par l‘accès difficile aux intrants et aux machines importés. Le commerce a également connu un ralentissement de son activité. L'économie repose uniquement sur deux secteurs. D’une part, l'agriculture a enregistré une croissance de plus de 6 % en 2025, grâce au soja, au sorgho, à la canne à sucre et au quinoa. D’autre part, le secteur minier, porté par les cours élevés des métaux et de l'or, est repassé en territoire positif à la fin de l'année 2025. Mais l’impact positif de ces deux secteurs ne suffit pas à contrebalancer le repli de l’énergie, de la construction et du commerce. De plus, deux chocs, survenus en 2026, ont frappé de plein fouet les secteurs du transport, du commerce et des services : la perturbation de l'approvisionnement en carburant en début d'année et la multiplication des barrages routiers à partir de mai ont désorganisé la logistique dans tout le pays. La conjoncture de ces deux facteurs conduira l'économie vers une deuxième année consécutive de contraction, avec la même configuration sectorielle.
Après deux ans de recul, le niveau de départ très bas pourrait déboucher sur une reprise timide en 2027, mais cela ne signifie pas pour autant un retour à une croissance solide. Le défi réside dans la composition de l’activité économique. Actuellement, l’économie repose sur une base étroite, à savoir l’agriculture et l’exploitation minière, tandis que les secteurs des hydrocarbures et de la construction ne montrent toujours aucun signe de reprise. Pour que la reprise s’enclenche durablement en 2027, ces deux secteurs devront se renforcer, ce qui est possible à mesure que les projets arriveront à maturité à cet horizon. Dans le secteur du lithium, les contrats relatifs au salar d’Uyuni représentent plus de 2 milliards de dollars d’investissements prévus et une capacité cumulée supérieure à 49 000 tonnes de carbonate de lithium par an. À titre de comparaison, la Bolivie a exporté seulement 1 140 tonnes en 2024, pour une valeur de 9,7 millions de dollars, à un prix moyen avoisinant les 8 500 dollars la tonne. Au même prix, la capacité prévue dans les contrats représenterait environ 420 millions de dollars par an. Dans le secteur de l'énergie, le nouveau gisement de Mayaya pourrait apporter près de 10 millions de mètres cubes de gaz par jour à partir de 2027, ce qui constituerait la première hausse significative de la production depuis des années, tandis que le contrat d'importation d'un million de barils de pétrole brut vise à faire passer le taux national de raffinage d'environ 30 % à un niveau compris entre 60 % et 80 %. Par ailleurs, les projets relatifs au biodiesel et aux huiles végétales hydrotraitées visent à remplacer une grande partie des importations de carburants liquides. Dans le secteur agricole, le soja, le sorgho, la canne à sucre et le quinoa soutiennent déjà l’activité et devraient bénéficier d'une marge de manœuvre accrue une fois la situation logistique revenue à la normale. Le secteur minier, soutenu par des prix élevés, devrait rester un point fort. La plupart de ces projets dans les secteurs des hydrocarbures et des mines dépendent de nouveaux cadres réglementaires, destinés à relancer les investissements privés qui s'élevaient à près de 1,2 milliard de dollars américains par an au cours des années précédant la nationalisation de 2006, avant d’être découragés par celle-ci et par les changements législatifs qui ont suivi. Mais c'est avant tout l'instabilité politique et sociale qui pourrait faire dérailler ce scénario positif.
La reconstitution des réserves de change dépend d'un assainissement budgétaire peu probable
Le budget 2026, remanié, vise un déficit d'environ 9 % du PIB, contre environ 11 % l'année précédente. Cet ajustement repose sur deux mesures principales. La première consiste en la suppression de la subvention sur les carburants, dont le budget estime le montant à près de 5 % du PIB ; la seconde vise à contenir les dépenses courantes, grâce à un gel des salaires et des embauches dans le secteur public. La dette publique avoisine les 95 % du PIB, mais ses conditions demeurent soutenables et sa composante extérieure, qui représente environ un quart du total, est principalement concessionnelle. Pendant des années, le gouvernement a comblé une grande partie du déficit grâce à des financements accordés par la banque centrale à des conditions favorables, une pratique à laquelle un nouveau cadre réglementaire est censé mettre fin. La question de savoir si cette consolidation se maintiendra jusqu’en 2027 n’est pas encore tranchée. Elle dépend de deux conditions : la fermeture ou la restructuration des entreprises publiques déficitaires qui grèvent le budget, et l’obtention d’un financement extérieur à des conditions raisonnables, notamment dans le cadre d’un éventuel programme du FMI actuellement à l’étude, d’un montant de l’ordre de 3 milliards de dollars américains. La dette extérieure, limitée et largement concessionnelle, offre une certaine marge de manœuvre. Le principal risque réside dans la tendance persistante des autorités à céder aux pressions sociales pour apaiser les tensions. La revendication d’une augmentation salariale de 20 % et le maintien des programmes de transferts sociaux vont tous deux à l’encontre de l’ajustement, y compris de l’objectif consistant à mettre fin au financement monétaire du Trésor.
Sur le plan extérieur, le compte courant s'oriente vers un nouveau déficit en 2026. La contraction des importations, provoquée par la pénurie de devises et la forte dépréciation de la monnaie, ainsi que les recette du secteur minier, contribuent à limiter la dégradation du solde extérieur. Toutefois, cet effet est en partie compensé par l'alourdissement de la facture énergétique. La Bolivie importe la majeure partie du carburant qu'elle consomme (60 % de l'essence et plus de 80 % du diesel), et la guerre au Moyen-Orient a fait grimper la facture des importations de carburants, alors même que les recettes d'exportation de gaz continuent de s’éroder. L'entreprise publique reconnaît déjà que le pays pourrait devoir importer du gaz à partir de 2031.
Les réserves de change sont extrêmement faibles. Fin juin 2026, elles s'élevaient à 3,6 milliards de dollars américains, mais environ 81 % étaient détenues sous forme d'or et seulement 0,7 milliard de dollars américains sous forme liquide, ce qui laisse une marge très réduite pour intervenir sur le marché des changes ou honorer les paiements sans recourir à de nouveaux financements. La reconstitution des réserves dépendra davantage des décaissements multilatéraux liés à un programme financé par le FMI, actuellement en cours de discussion, que des entrées de devises générées par l’économie nationale. L’échéancier de la dette souveraine illustre à la fois les tensions actuelles et un redressement partiel. En mars 2026, la Bolivie a remboursé la première tranche de son euro-obligation à échéance 2028, soit environ 333 millions de dollars américains de capital et 22 millions de dollars américains d’intérêts, après avoir échangé environ les deux tiers des titres détenus par des institutions publiques nationales contre des instruments libellés en monnaie locale ; ce paiement a brièvement épuisé le peu de liquidités dont disposait la banque centrale. Deux mois plus tard, la situation a changé : début mai, le pays est revenu sur les marchés internationaux pour la première fois depuis 2022, en émettant 1 milliard de dollars US sous la forme d'une obligation à cinq ans à 9,45 %. Ce taux est élevé, et l'opération a permis de répondre à un problème de liquidités plutôt que de solvabilité, mais elle a permis de reconstituer les réserves. Compte tenu de la grave pénurie de devises étrangères, la banque centrale a commencé à s'orienter vers un régime de change plus flexible en mai 2026, afin de réduire les écarts entre les taux officiels, de référence et parallèles, une démarche qui a abouti à l'abandon officiel de l'ancrage au dollar, en vigueur depuis 15 ans, à la fin du mois de juin 2026, et à une dépréciation de 40 %. Les perspectives pour 2027 laissent entrevoir une stabilité fragile : les réservs de change demeurent suffisantes si les financements multilatéraux sont au rendez-vous, si les exportations du secteur privé réagissent favorablement et si les prix de l'énergie se stabilisent, mais reste vulnérable si l'un ou l'autre de ces éléments venait à faire défaut. De plus, l'inflation pourrait progressivement reculer par rapport à son pic récent si le financement monétaire du déficit public cessait effectivement, si les dépenses publiques étaient maîtrisées, si les prix du pétrole baissaient et si la transition vers un régime de taux de change flottant s’effectuait de manière ordonnée.
Problèmes politiques et sociaux aigus
Les élections générales de 2025 ont mis fin à près de deux décennies de règne du Movimiento al Socialismo (MAS), parti de gauche. Outre la crise économique aiguë illustrée par la pénurie de dollars américains et de carburant, ainsi que par une forte inflation, la gauche s'est retrouvée divisée. L'ancien président Evo Morales (2006-2019), empêché de se présenter, a appelé à l'annulation du scrutin ; le gouvernement sortant de Luis Arce a soutenu son propre candidat, qui a été éliminé dès le premier tour. Il ne restait donc plus que le sénateur Rodrigo Paz, un économiste centriste, et l’ancien président conservateur Jorge Quiroga pour s’affronter au second tour. Lors de la campagne qui a précédé ce scrutin, le véritable enjeu portait sur l’électorat orphelin du MAS. Paz l’a emporté avec 54,5 % des voix. Il a pris ses fonctions en novembre 2025 sans disposer d’une majorité au Parlement ; toute réforme dépendra donc de votes négociés au cas par cas. La composition de sa victoire éclaire à la fois les fondements de son pouvoir et les contraintes auxquelles son gouvernement est confronté. Paz n'a pas remporté la victoire grâce à l'électorat anti-MAS de droite ; Quiroga disposait de cet électorat, mais cela ne lui a pas suffi pour l’emporter. Il a remporté la victoire grâce aux électeurs du centre et de gauche qui ont tourné le dos au MAS. Ses 54,5 % de voix reflètent presque exactement la carte électorale qui avait porté Luis Arce au pouvoir en 2020 : les départements de l’Altiplano à majorité autochtone, parmi lesquels La Paz, Oruro et Potosí, ainsi que Cochabamba, Chuquisaca et Pando, tandis que Quiroga s’est imposé à Santa Cruz, Beni et Tarija, dans les plaines orientales. Même les cultivateurs de coca du Chapare, fief de Morales, ont voté majoritairement pour la liste de Paz une fois que leur chef a été écarté du scrutin. Une grande partie de ce transfert s’est opéré grâce au candidat à la vice-présidence, Edman Lara, un ancien capitaine de police dont la popularité offrait aux électeurs autochtones et aux classes populaires, une figure à laquelle s’identifier, ce que le ticket de Quiroga n’avait jamais proposé. En bref, un président centriste a été élu en grande partie grâce aux voix de la gauche à la faveur d’une campagne modérée. Ces électeurs attendent autant de protection sociale que de stabilisation économique, et cette dualité façonne depuis lors, la marge de manœuvre du gouvernement.
La mobilisation sociale, sporadique depuis janvier 2026, a éclaté début mai. Elle a été déclenchée par la loi n° 1720, qui autorisait la conversion de petites propriétés titrées en propriétés de taille moyenne afin de servir de garantie bancaire, et que les paysans et les communautés autochtones ont perçue comme une menace pour les terres communales. Parallèlement, la Central Obrera Boliviana, la principale fédération syndicale, a présenté une liste de plus de deux cents revendications, dont la principale était une augmentation salariale de 20 %, tandis que les enseignants, les mineurs coopératifs et les travailleurs des transports portaient également leurs propres revendications. La fragmentation des interlocuteurs a bloqué les négociations. Le gouvernement cédait aux demandes d’un secteur, mais voyait aussitôt un autre raviver la contestation. Le président Paz a abrogé la loi n° 1720 le 13 mai, mais dès le 15 mai, la revendication principale est devenue sa démission. Les barrages routiers ont atteint plus d'une centaine de points répartis dans sept départements, immobilisant des milliers de camions et provoquant des pénuries de denrées alimentaires, de médicaments et de carburant à La Paz et à El Alto, avec au moins cinq décès indirectement liés au blocage des voies d'urgence. Le coût est à la fois politique et économique. Un peu plus de six mois après son entrée en fonction, Paz a vu se succéder plusieurs départs ministériels et, le 20 juin, après avoir conclu un accord partiel avec la COB, a déclaré un état d'exception de quatre-vingt-dix jours. Cette mesure a permis d’interdire les barrages routiers, déjà en net recul, et d’autoriser le déploiement des forces armées en appui à la police. Pour l'économie, le message est clair : alors que la rue dicte le calendrier, les investisseurs restent dans l'expectative, l'assainissement budgétaire s'essouffle et la légère amélioration prévue pour 2027 est compromise. Le vice-président Lara, qui avait été mis sur la touche, s’est opposé à l’état d’exception.
Le carburant est au cœur de presque tous les aspects du conflit évoqué ci-dessus. En décembre 2025, le gouvernement a supprimé la subvention qui avait maintenu les prix à un niveau bas pendant plus d’une décennie, en fixant un prix de référence du pétrole brut à 64,5 dollars le baril. Cette mesure a permis d’alléger les comptes publics, mais elle est intervenue au pire moment possible, alors que les prix internationaux s’envolaient dans le sillage de la guerre en Iran. Parallèlement, le scandale de l'« essence de mauvaise qualité » a éclaté. Dès la fin janvier, des milliers d'automobilistes ont signalé des dommages aux injecteurs et aux moteurs causés par du carburant importé non conforme aux normes. La société nationale de carburants a indemnisé plus de 19 500 propriétaires de véhicules, placé sous contrôle militaire seize sites de stockage et renforcé les exigences contractuelles et les normes de qualité. L'« essence de mauvaise qualité » est devenue le symbole du décalage entre les promesses de campagne et la réalité, et c'est précisément ce point qui a permis de rassembler les travailleurs des transports, les mineurs et les syndicats, qui, sans cela, auraient eu des revendications distinctes. En effet, l'accord récemment conclu entre le gouvernement et les coopératives minières suscite une vive opposition de la part des populations autochtones et des agriculteurs, car il pourrait ouvrir à nouveau la voie à des activités extractives dans des zones protégées et sur des territoires autochtones.

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