Une stabilisation des lignes de front sans perspective de résolution du conflit
La guerre qui oppose les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel-Fatah al-Burhane, et les paramilitaires des Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Hamdane Daglo « Hemedti » depuis le 15 avril 2023 s’est étendu en 2025 et 2026. La prise de la ville d’El-Fasher, dernier bastion des FAS au Darfour du Nord, par les FSR, en octobre 2025, entrainant de sanglantes exactions (jusqu’à 60 000 morts civils selon certaines sources), a clarifié les lignes de front. La moitié sud du pays, où se concentre l’essentiel de la population, est actuellement divisée entre les FSR à l’ouest (Darfour et Kordofan occidental) et la FAS à l’est (bassin du Nil, dont Khartoum, et les rives de la mer Rouge). Les FSR et leurs alliés contrôlent aussi les frontières libyennes et tchadiennes. Ce corridor, vital pour leurs importations d’armes, de carburant et de mercenaires, pourrait être menacé par une possible offensive des FAS au Darfour du nord au cours de l’année à venir. La guerre se concentre désormais sur deux zones principales. Dans le Kordofan, les FSR assiègent, depuis janvier 2026, la ville d’El-Obeid, ville carrefour contrôlant la route vers Khartoum. Dans la région du Nil Bleu frontalière du Soudan du Sud et de l’Ethiopie, les FSR et leurs alliés du Mouvement populaire de Libération du Soudan – North, (MPLS-N) dirigé par Al-Hilu, un important groupe armé des monts Nuba, ont subi d’importantes pertes territoriales et humaines début 2026. Dans l’ensemble, les FAS ont repris l’initiative en 2025-26, et contrôlent l’essentiel des ressources économiques soudanaises (aurifères et agricoles), l’accès à la mer Rouge, ainsi que les principales institutions. La perte des recettes du Soudan central a fragilisé la cohésion des FSR, confrontées à des luttes intestines croissantes et à la défection d’importants commandants. L’usage des drones s’est généralisé. Les frappes en profondeur, loin de la zone de front, sont fréquentes et causent désormais la moitié des victimes civiles et militaires. Les deux camps s’appuient sur des milices locales ou tribales, aux alliances fluctuantes. Des milices islamistes issues de l’ancien parti du président El-Bechir, notamment la brigade Al-Baraa al-Malik, ont également joué un rôle clé dans le redressement des FAS, tandis que la présence de mercenaires colombiens est attestée dans les rangs des FSR. Les deux camps sont engagés dans un processus de centralisation administrative. Il a mené à la création, début 2025, d’une structure politique, la Coalition pour la fondation du Soudan (Ta’sis), intégrant les différentes composantes du camp FSR. Des gouvernements de transition civils de façade ont été nommés respectivement à Khartoum, dirigé par Kamil Idriss, et à Nyala (capitale de facto des FSR), dirigé par Hassan al-Taishi. Cette institutionnalisation des deux parties et le déploiement d’administrations civiles rivales entérine la division du pays, bien que l’unification des groupes armées dans les deux camps demeure inachevé. Si une baisse d’intensité des combats est probable face à la stabilisation des lignes de front, une victoire décisive de l’un des deux camps, tout comme la conclusion d’un accord de paix durable, restent improbables à court terme.
Chaque belligérant s’appuie sur des soutiens étrangers. Les Emirats arabes unis, soutien financier et logistique déterminant des FSR (malgré leurs dénégations officielles), ont favorisé des accords avec plusieurs pays de la région (Tchad, Ethiopie, Centrafrique, Kenya, Soudan du Sud, Ouganda, région somalienne autonome du Puntland) et, surtout, les forces du maréchal Haftar dans l’est-libyen. En échange d’investissements émiriens, ces pays, à des degrés variables, accueillent des bases d’entrainement et des centres d’approvisionnements pour les paramilitaires. Les routes transfrontalières permettent l’acheminement du matériel militaire financé par Abu Dhabi ainsi que l’exportation de l’or contrôlé par les paramilitaires. Néanmoins, ces appuis régionaux sont instables, notamment ceux du Tchad et de la Libye. En 2026, les Emirats arabes unis tendent à réorienter les routes d’approvisionnement vers d’autres partenaires, en particulier la Centrafrique et l’Ethiopie. Les relations entre les FAS et l’Ethiopie ont ainsi été rompues en mai 2026. Addis-Abeba s’est vu accuser d’accueillir des troupes des FSR, alors que la région frontalière du Nil Bleu est devenue l’un des principaux théâtres d’opération. En réaction, les FAS se sont rapprochées de l’Erythrée et du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), entrainant un risque de débordement du conflit. Les FAS sont principalement parrainées par l’Egypte, ainsi que l’Iran et la Turquie. L’Arabie saoudite s’est engagée de manière croissante en faveur des FAS, dans le cadre de sa rivalité avec les EAU et pour lutter contre l’influence iranienne. Riyad reste toutefois hostile au poids des islamistes dans les forces armées. A l’inverse, le Qatar, qui s’efforce de représenter une plateforme de conciliation, est le principal soutien des formations islamistes pro-FAS. Au-delà des rivalités politiques et de l’or, l’ingérence des pays du Golfe est motivée par la volonté de sécuriser leurs approvisionnements alimentaires. Les Emirats, l’Arabie saoudite et le Qatar détiennent, respectivement, pour 10, 1 et 0,5 Mds USD de terres agricoles et de bétail au Soudan. L’entreprise Qatar Mining détient également des gisements de cuivre pour 800 M USD. Enfin, les Etats-Unis, qui animent un quatuor de négociation incluant l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats, ont sanctionné plusieurs responsables et entreprises des deux camps.
Fragile répit économique sur fond de catastrophe humanitaire
Après l’effondrement de 2023 et 2024 lié au déclenchement de la guerre, l’économie s’est encore dégradée en 2025 du fait de l’intensité des combats et d’une récolte de céréales défavorable (-22 %). Néanmoins, après huit ans de contraction continue, l’activité devrait repartir en 2026, favorisée par la modeste amélioration de la situation sécuritaire et la reprise de Khartoum par l’armée. La mise en route d’institutions dans les deux camps devrait permettre le retour d’une partie des populations déplacées. Le centre du pays apparait relativement sécurisé, permettant un timide rebond de la consommation des ménages et du commerce local. L’agriculture (25 % du PIB, 65 % de la population active) reste néanmoins pénalisée, les combats ayant fortement réduit les surfaces cultivées et impacté les réseaux d’irrigation, notamment dans la Gezireh et le Sennar, principales zones de production. Cette fragile embellie économique occulte également la détérioration drastique de la situation économique au Kordofan et dans le Nil Bleu ainsi que la persistance de l’insécurité alimentaire critique au Darfour. En 2027, l’activité bénéficiera d’une normalisation de la consommation et de la hausse de la production agricole et aurifère, mais restera dépendante de la baisse d’intensité des combats. La relance restera lente. Les dégâts infligés aux infrastructures logistiques, sanitaires et énergétiques sont considérables et les ressources disponibles demeurent extrêmement limitées. Les politiques économiques des rivaux resteront orientées vers le financement de la guerre et le contrôle des sources de revenu, notamment les mines d’or, essentiellement artisanales.
L’hyperinflation s’est imposée depuis le début de la guerre, liée au coût de l’alimentation et du transport. La hausse des prix a néanmoins ralenti au premier semestre 2026, à 44,5 % en glissement annuel en mai (dans les zones contrôlées par l’armée), mais pourrait accélérer du fait de mauvaises récoltes et de la hausse du prix des engrais. L’inflation dans les zones occidentales, enclavées et confrontées à la pénurie alimentaire, est probablement nettement plus élevée, mais difficile à évaluer en l’absence de données. En 2026, la partition politique du pays risque de s’étendre à la monnaie. Entre 2024 et avril 2026, la Banque centrale du soudan (CBOS) a émis de nouveaux billets de banque, réservés aux détenteurs de comptes bancaires et destinés à remplacer les anciens billets dans les fiefs FSR, en partie issus du pillage des réserves de la CBOS en 2025. Dans le même temps, l’accès à la plateforme numérique de la Bank of Khartoum, Bankak, moyen de paiement omniprésent dans le pays, a été restreint dans l’ouest du pays et les comptes des FSR visés. En retour, Ta’sis a créé, en mai 2026, une banque centrale parallèle à Nyala, concurrençant la CBOS. Les FSR ont aussi annoncé la création d’une banque privée et d’une application de paiement numérique distincte. Les nouveaux billets ne sont pas acceptés dans les régions sous leur contrôle. Le système bancaire FSR restera un réseau local. Faute de reconnaissance institutionnelle, il n’a pas d’accès aux outils de règlement internationaux (SWIFT, IBAN) et impose des frais de retrait considérables (15 % officiellement, jusqu’à 40 % en pratique). Cette partition monétaire, la perte de fongibilité de la livre soudanaise ainsi que l’usage des monnaies étrangères (franc CFA tchadien, dinar libyen, dollar américain) limite sévèrement l’efficacité de la politique monétaire, malgré un taux de bancarisation élevé. Le recours aux applications de paiement est encouragé par la pénurie d’argent fiduciaire dans certaines régions, du fait de l’hyperinflation et du pillage systématique des banques par les belligérants.
Flux commerciaux informels, partition budgétaire et défaut de paiement
Le déficit de la balance courante est significatif, bien que difficile à évaluer du fait de l’importance des flux non-enregistrés. Il devrait néanmoins se réduire en 2026 du fait du rétablissement des exportations d’or. La balance commerciale est structurellement déficitaire depuis la perte des gisements de pétrole du Soudan du Sud en 2011, et la guerre a accentué ce déséquilibre. L’or, dont le Soudan est le premier producteur africain (70 t / an), reste de loin le premier poste d’exportation. Les exportations d’or officielles ont représenté, au T1 2026, 370 M USD, soit 53 % des exportations enregistrées, alors même que 70 % des exportations d’or seraient informelles. Les autres produits exportés incluent le bétail, notamment ovin (18 %) et le sésame (12 %). Les exportations pétrolières se sont considérablement contractées avec la guerre (le pays produit désormais moins de 25 000 bp/j). L’Egypte, l’Arabie saoudite et Oman sont les principaux clients depuis que les exportations vers les EAU se sont effondrées après l’imposition d’un embargo émirien sur Port-Soudan en août 2025. Celui-ci fait suite à la rupture des relations diplomatique par le gouvernement soudanais. Cependant, les flux avec les Emirats n’ont pas cessé, via Oman, devenu une plateforme de contournement, ou depuis les zones FSR via les pays voisins. Le déficit courant est essentiellement financé par l’aide internationale, principalement fournie sous forme de dons humanitaires en nature (1,2 Mds USD, 2 % du PIB). Les investissements étrangers sont quant à eux proches de zéro depuis 2023. Les réserves de change sont très faibles et le taux de change parallèle, est passé de 2000 livres soudanaises pour un dollar en 2024 à 3100 en mai 2026, sept fois supérieur au taux officiel (445 SDG).
La guerre a mené à l’effondrement des recettes comme des dépenses publiques, nettement inférieures à 10 % du PIB. Une large part de l’économie échappe à la fiscalité officielle, du fait de l’informalité, de la corruption et de la perte d’autorité de l’Etat sur une partie du territoire. Les ressources non fiscales composent l’essentielle des recettes. En 2026, le déficit devrait s’alléger, malgré la hausse du prix du carburant, sous l’effet de celle des taxes sur l’or et de la reprise du paiement de la redevance sud-soudanaise pour le passage de ses exportations pétrolières. Le déficit devrait se stabiliser en 2027 grâce à l’amélioration de la production agricole et la hausse des revenus fiscaux liée au rétablissement de l’administration. L’effort de guerre et l’urgence humanitaire continueront d’absorber l’essentiel des dépenses publiques. Le déficit public sera essentiellement financé par l’émission monétaire. A l’ouest, les FSR ne disposent pas de budget unifié.
Le Soudan est en défaut de paiement et accumule des arriérés depuis 1984. Ces arriérés représentent désormais la majeure partie de la dette publique externe. Alors qu’un allégement de dette massif était prévu en 2021 sous l’égide du FMI à la suite de réformes, le coup d’Etat d’Abdel Fatah al-Burhane a repoussé ce projet sine die. Les données officielles les plus récentes, qui datent de 2022, font état d’une dette externe (92 % de la dette totale) principalement détenue par le Koweit (22 %), la banque centrale saoudienne (8 %), la Chine (8 %) et des banques commerciales (8 %). Les membres du Club de Paris détenaient ensemble 16 %, et 7 % étaient dus à des acteurs multilatéraux. Depuis 2022, le Soudan n’a procédé à aucun remboursement significatif (en 2024, seuls 34 M USD ont été remboursés, exclusivement à l’IDA) et les nouveaux prêts concessionnels ont été négligeables. En juin 2026, la Chine a annulé 50 M USD de dette bilatérale. Malgré le déficit persistant et la croissance réelle négative, le poids de la dette dans le PIB tend à se réduire depuis 2020 – à l’exception de l’année 2023, date du début de la guerre – sous l’effet de l’hyperinflation.

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