La machine économique russe à bout de souffle
L’économie russe aborde 2026 dans une dynamique toujours faible, et même sensiblement plus dégradée qu’en 2025. La croissance restera pénalisée par la poursuite de l’érosion des recettes pétrolières, en recul de 24 % sur l’ensemble de l’année 2025, sous l’effet du durcissement des sanctions internationales (636 depuis le début du conflit, principalement d’ordre commercial et financier) et des frappes ukrainiennes qui réduisent les capacités de raffinage et de chargement portuaire. L’inscription de Rosneft et Lukoil – les deux principaux producteurs pétroliers du pays – sur la liste des entités sanctionnées par les États-Unis, en octobre 2025, a également accru les coûts logistiques, en restreignant l’accès aux services maritimes et accroissant le recours à la flotte de l’ombre, dont une part croissante opère sous pavillon de complaisance ou inconnu. Cette stratégie permet de maintenir les flux, mais au prix de risques opérationnels plus élevés et d’une compression des marges. Les exportations resteront donc orientées à la baisse, malgré la poursuite de leur réorientation massive vers l’Asie (et principalement la Chine) qui devrait demeurer en 2026 le principal débouché du brut russe.
Depuis 2022, l’économie fonctionne en mode de guerre, la production d’armements prenant le pas sur les autres secteurs notamment le secteur extractif, pénalisé par le manque de technologies occidentales. Si cet effort continuera de soutenir l’activité industrielle, en particulier l’industrie lourde, il reste insuffisant pour compenser l’affaiblissement du reste du tissu productif. La construction, déjà en ralentissement en 2025, souffrira davantage de la suppression des subventions hypothécaires en 2024. L’agriculture (10 % des recettes d’exportation en 2025) conservera une contribution notable a l’économie, mais son potentiel demeure limité par la dépendance aux conditions météorologiques et la baisse de la main d’œuvre originaire d’Asie centrale.
La consommation privée restera l’un des maillons ternes de l’activité, pénalisée par une inflation encore élevée (5,6 % en décembre 2025), malgré son repli, et par le maintien des taux directeurs à un niveau très restrictif (16 % à la date de rédaction). L’investissement public restera concentré sur les priorités militaires et sur la reconstruction d’infrastructures stratégiques, avec un effet limité sur les secteurs civils. Du côté privé, les entreprises continueront de réduire ou de différer leurs projets d’expansion en raison d’un accès plus difficile aux équipements importés, de retards d’approvisionnement et d’un cadre réglementaire instable. Ces contraintes seront renforcées par le marché du travail durablement tendu. La réduction de la main-d’œuvre disponible due aux mobilisations militaires, au recul de l’immigration et au vieillissement démographique génèrent des pénuries persistantes qui accroissent les coûts salariaux et pèsent sur la productivité. Enfin, malgré l’appréciation notable du rouble en 2025 (de 115 à 91 RUB/EUR entre janvier et décembre), la volatilité de la devise restera élevée, alimentée par la diminution des entrées de devises et le recours croissant à des systèmes de paiement alternatifs pour les exportations.
Les finances publiques continueront de s’effriter
Le budget restera déficitaire en 2026, dans un contexte où les priorités militaires et sécuritaires absorbent une part croissante des dépenses (40% en 2025) et limitent toute possibilité d’ajustement. Malgré le resserrement fiscal engagé depuis 2025 — hausse de la TVA de 20 % à 22 % (sauf pour biens essentiels), relèvement de l’impôt sur les sociétés à 25 % et mise en place d’un impôt sur le revenu plus progressif — les recettes progresseront lentement et ne compenseront pas l’alourdissement des dépenses pénalisées par les rabais croissants sur les hydrocarbures et par une économie proche de la stagnation. Le financement demeurera presque exclusivement domestique, l’accès aux marchés internationaux étant fermé, ce qui renforce la dépendance aux banques locales et augmente le coût de la dette publique. Celle-ci reste relativement faible, mais son profil devient plus risqué du fait d’échéances plus courtes et d’un environnement de taux durablement élevés. Le Fonds national de richesse (NWF), régulièrement sollicité pour absorber les déficits, conservera son rôle stabilisateur, mais sa composante liquide, tombée à environ 4 100 milliards de roubles, a été réduite de plus de moitié depuis 2022. Les réserves de change restent par ailleurs officiellement élevées et couvrent environ 14 à 15 mois d’importations, mais une part significative — principalement les avoirs placés dans l’Union européenne, aux États-Unis et au Royaume-Uni — demeure gelée (près de la moitie), ce qui en limite fortement l’usage opérationnel. L’ensemble resserre de plus en plus la marge de manœuvre du gouvernement et de la Banque Nationale de Russie et accroît la sensibilité du budget à tout choc externe supplémentaire.
Sur le plan extérieur, la Russie conservera son excédent commercial en 2026 (environ 4% du PIB), mais dans un environnement moins favorable. Les exportations resteront dominées par les hydrocarbures, les produits métallurgiques, les engrais, les céréales et certains biens semi-transformés, tandis que les importations resteront concentrées sur les machines, équipements industriels, produits électroniques, pharmaceutiques et biens de consommation intermédiaires. La réorientation vers les débouchés non occidentaux, notamment l’Inde, la Chine, la Turquie et les Émirats arabes unis, permet de maintenir les volumes, mais les contraintes logistiques persistent, en particulier dans le gaz où l’absence d’infrastructures orientées vers l’Asie limite les capacités d’ajustement. Le compte courant restera positif, aidé par des importations modérées plutôt que par une dynamique exportatrice forte, tandis que les revenus extérieurs resteront perturbés par les restrictions financières internationales. Les tensions se renforceront avec la montée des sanctions secondaires visant les acheteurs d’hydrocarbures russes, menées notamment par les États-Unis, et par la poursuite du découplage financier avec l’Occident. Si la position extérieure demeure robuste à court terme grâce à l’endettement externe faible, l’érosion simultanée des amortisseurs — fonds souverain mobilisable, réserves effectivement accessibles, excédent courant en déclin — accroît sa vulnérabilité à tout choc additionnel, qu’il s’agisse d’un resserrement des sanctions, d’une baisse prolongée des prix de l’énergie ou d’une prolongation de la guerre.
Un pouvoir toujours verrouillé sous une guerre qui dicte tout
Le paysage politique restera dominé par Vladimir Poutine, dont le maintien au pouvoir jusqu’en 2030 semble assuré, en l’absence de concurrence organisée et dans un contexte de verrouillage complet du système politique. Le régime continuera de s’appuyer sur un noyau restreint de loyalistes issus des structures sécuritaires, consolidant un modèle de gouvernance fondé sur la centralisation extrême et l’affaiblissement des contre-pouvoirs institutionnels. L’espace civique demeure strictement contrôlé : médias alignés, dissidence criminalisée, surveillance numérique renforcée et restrictions accrues sur l’usage des réseaux sociaux. Cette pression systémique neutralise toute opposition organisée mais n’exclut pas, à moyen terme, un mécontentement diffus si la stagnation économique s’installe.
La guerre en Ukraine continuera de structurer les décisions politiques. Les forces russes maintiennent leurs positions le long de la ligne de front, et les gains récents dans certaines zones du Donbass (entre Pokrovsk et Kostiantynivka) ont réduit le risque de fractures ouvertes au sein de l’appareil militaire. Les pertes humaines et matérielles demeurent toutefois considérables, et un retournement localisé pourrait fragiliser l’équilibre interne entre les différentes branches de la sécurité. Dans ce cadre, Moscou conservera une ligne diplomatique inflexible : absence d’ouverture à des garanties de sécurité occidentales pour l’Ukraine, refus de toute présence de troupes de l’OTAN sur son territoire, et volonté de négocier uniquement sur la base des gains territoriaux acquis.

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